Tu as caché Saint Petersburg dans ta valise

un film de
Valérie Gaudissart Potash


C’est un l’histoire d’un périple farfelu et drôle… Entre Saint Petersburg sur la Mer Baltique en Russie et Saint Petersburg sur le Golfe du Mexique en Floride, il y a 8536 kilomêtres. Il y a aussi un roman familial, une enquête généalogique, 100 ans qui se sont écoulés entre l’arrivée à Ellis Island et le voyage d’aujourd’hui, des détours moldavo-ukraino-polono-bielorusso-lithuaniens, des rencontres avec des humains et des animaux, les mots clairvoyants d’écrivains vivants, les témoignages d’écrivains morts, des langues à apprendre et à comprendre, et une bande de personnages farfelus et fauchés partis sur les routes avec un spectacle de rue censé financer leur périple.

Cette histoire a commencé par un truc pas banal : Le fils d’Ida Pearlstone, (que l’on appelle Jimmy), qui vit en France depuis des dizaines d’années et dont la mère est morte à 100 ans et un jour, en 2006 en Amérique, se réveille un beau matin avec un drôle de syndrôme : dans ses conversations et ses paroles, viennent se glisser sans qu’il ne sent aperçoive des mots yiddish… Une langue qu’il n’a jamais parlée, jamais entendue. Ce qui finit par lui porter préjudice dans son travail d’acteur et sa vie de tous les jours. Jimmy part donc consulter l’académie des hôpitaux français. On lui découvre un syndrôme assez rare : le syndrôme de Peters, du nom du découvreur de ce phénomène. Les personnes touchées se mettent en effet à parler une langue dans laquelle ils ont baigné in utero mais qu’ils n’ont plus jamais entendu dans leur vie humaine…

Ma chère Ida,
nous ne rencontrerons jamais, tu es morte il y a pile 20 ans déjà mais je te connais un peu puisque me voilà mariée avec un de tes fistons (tu sais, celui auquel tu interdisais de toucher au piano et qui est devenu pianiste). Tu as quitté Saint Petersburg et ta Russie natale en 1910 et donc, ça fait pile 100 ans que tu as posé le pied en terre américaine, et que tu y as fait ta vie en regardant devant toi, toujours. Tu es née en 1906 comme Evguenia Ginzburg, pile comme elle. Elle, elle a été déportée à la Kolyma pile l’année où tu t’es mariée en Amérique. Toi tu auras échappée aux pogroms, au Goulag, à la Shoah. Bravo. Et tant mieux comme ça nous pouvons raconter une histoire qui finit bien.
Je sais que tu étais juive et que tu cuisinais très bien les côtes de porc, que tu avais toujours une clope dans une main et une chopine de bière dans l’autre, que tu n’as jamais parlé du passé, que tu n’as jamais prononcé un mot de russe ou de yiddish. Que c’était le présent qui t’intéressait et que tu te fichais des histoires de ta famille. Je sais aussi que le jour de ton enterrement, sous un magnifique soleil, sans un souffle de vent, tu as réussi à faire s’envoler le toit du funérarium et qu’il est tombé pile au milieu invités. Et puis je sais aussi, que malgré tes innombrables déménagements que tes fils considéraient comme d’incompréhensibles lubies, tu as réussi à te faire enterrer à Saint Petersburg, en Floride, face à ce bleu océanique, paradis des amateurs de plongée sous-marine et de glaces au curazo.
Voilà, c’est peu mais bien suffisant, pour que pile 100 ans après ton arrivée, nous partions à notre tour en terre russe, moldave, bielorusse, ukrainienne, lithuanienne, américaine, en regardant devant nous, puisque c’est après le présent que nous courons et que le passé est le secret bien gardé des morts.


Valérie (ta belle-fille, la dernière en date)

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